Arthur Rimbaud • Cahiers de Douai (1870)
Le texte que nous allons étudier aujourd’hui est « Vénus Anadyomène » d'Arthur Rimbaud. Il est extrait de son recueil de poèmes « Cahiers de Douai » paru entre 1888 et 1893. Il appartient, naturellement, au genre littéraire de la poésie. Son auteur, Arthur Rimbaud (aussi appelé « l’homme aux semelles de vent »), est l’un des plus grands poètes du XIXe siècle. Il a révolutionné la poésie française à un jeune âge. Rimbaud a vécu une vie tumultueuse, menant une existence nomade et explorant diverses expériences artistiques avant de se retirer de la poésie à l'âge de 20 ans.
Son influence durable réside dans sa capacité à transcender les conventions littéraires de son époque. Il s’inscrit dans le mouvement du symbolisme, caractérisé par une exploration de l'invisible du monde, et le fait de faire prévaloir l'idée et la subjectivité. « Vénus Anadyomène » est un sonnet : il est donc composé de deux quatrains et deux tercets en alexandrins.
Dans ce poème, le poète représente une prostituée sous des traits empruntés à Vénus, déesse de la beauté, pour laisser voir progressivement sa vulgarité, sa laideur et sa maladie. Le poème se conclut par une audace : faire rimer Vénus avec Anus. C’est l’occasion pour le poète de critiquer la poésie traditionnelle et le lyrisme.
Dès le premier vers, la mythologie est détruite. Le coquillage divin de la déesse est remplacé par une « vieille baignoire » vulgaire, comparée à un « cercueil vert » en « fer blanc ». Ce champ lexical de la mort et de la rouille installe d'emblée une atmosphère malsaine, presque fantastique.
La femme qui apparaît n'a rien d'une divinité. Au lieu d'être blonde, elle a les « cheveux bruns ». L'accumulation de pommade (« fortement pommadés ») suggère un artifice grossier visant à masquer la misère. Rimbaud procède à une déshumanisation progressive : il utilise des termes dévalorisants comme « lente et bête ». L'allitération en [t] et la rime entre « tête » et « bête » rabaissent la femme au rang d'animal.
Ses traits physiques sont qualifiés de « déficits », et le verbe « ravaudés », qui appartient au vocabulaire de la couture, donne l'impression d'un corps rafistolé de manière dérisoire, tel un vieux vêtement usé.
L'adverbe « Puis », répété en anaphore, structure le regard qui glisse le long de ce corps disgracieux. Rimbaud parodie ici le « blason », un genre poétique traditionnel censé faire l'éloge du corps féminin en le décrivant de haut en bas.
Ici, la laideur est presque cadavérique. Le cou devient un simple « col » (une réification), affublé d'adjectifs repoussants : « gras et gris ». Le gris rappelle directement la couleur d'un cadavre en décomposition. La syntaxe même du poème mime la difficulté de la femme à s'extraire de l'eau. Les verbes de mouvement (« saillent », « rentre », « ressort ») soulignent une mécanique corporelle laborieuse, évoquant un animal lourd.
Enfin, Rimbaud emploie le vocabulaire de la boucherie. La description devient clinique : la « graisse » est comparée à des « feuilles plates », ce qui évoque un empilement de cellulite et détruit complètement l'idéal de grâce associé à Vénus.
Le poète se mue en scientifique cynique. L'utilisation du pronom « on » et de la « loupe » montre une volonté d'ausculter les « singularités » horribles de ce corps de manière clinique, ce qui est typique du mouvement naturaliste. Rimbaud mêle les sens de manière écœurante en écrivant que le corps « sent un goût / Horrible étrangement » (une synesthésie).
L'ironie atteint son paroxysme avec le tatouage : les mots gravés « Clara Venus » (Vénus lumineuse) sur ses reins créent une antithèse violente avec la réalité morbide de la scène. Ce détail indique clairement qu'il s'agit d'une femme issue des bas-fonds, probablement une prisonnière ou une prostituée.
La chute (la pointe du sonnet) est une véritable gifle faite à la poésie classique. L'oxymore « Belle hideusement » résume tout le projet de Rimbaud. Surtout, la rime finale inattendue entre « Vénus » et « anus » vient détruire définitivement le mythe. La mention de l'« ulcère » est le diagnostic final : c'est le symptôme de la syphilis, confirmant ainsi le statut de la femme.
En conclusion, dans ce poème, Rimbaud nous présente un tableau en mouvement sous le regard d’un observateur anonyme. Une femme émerge d’une vieille baignoire, à travers un mouvement descendant de la tête au bas du corps, dévoilant des détails anatomiques de plus en plus horribles, parfois proches du fantastique, et dignes d’un traité de médecine.
Tout au long du poème, le lecteur reconnaît les codes traditionnels du blason, mais il a ici affaire à un contre-blason. La provocation de Rimbaud est féroce : elle démontre une grande attention aux idées qui traversent les arts en cette fin de XIXe siècle. Les artistes revendiquent le droit de parler de tout ; l’idéal romantique laisse place à la déception du réel.
Ouverture : Ce poème témoigne d’une véritable alchimie poétique, à l'image du projet de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal (avec des poèmes comme « Une Charogne » ou « Alchimie de la douleur ») où il sublime la laideur et transforme la boue en or. Pour rejoindre le parcours "Émancipations créatrices", on pourrait également évoquer le mouvement naturaliste dans le roman, avec une œuvre comme Thérèse Raquin d'Émile Zola, dont la crudité choqua la presse de l'époque qui la qualifia de pornographique.