L'École des femmes (Acte II, Scène 5)

Molière • 1662

Introduction

Le texte que nous allons étudier aujourd’hui est un extrait de « L’École des femmes » de Molière, paru en 1662. Il appartient, naturellement, au genre littéraire du théâtre, et son registre est comique. Ce texte s’inscrit dans le mouvement du classicisme, caractérisé par l'harmonie, la rigueur, et surtout la règle de bienséance (une règle imposant de ne pas choquer le public sur scène).

Son auteur, Molière, est l’un des dramaturges majeurs du XVIIe siècle, maître incontesté de la comédie de mœurs et de caractères. Cette scène, souvent appelée « scène du ruban », a d'ailleurs été jugée inconvenante par certains contemporains de Molière, qui l'accusaient d'y glisser des allusions graveleuses contraires à la bienséance, tout en jouant brillamment sur l’étendue de l’innocence d’Agnès.

Dans cet extrait, Arnolphe fait venir sa pupille, Agnès, et la questionne avec une fausse douceur pour la pousser à lui révéler son aventure. Agnès lui raconte tout avec une immense naïveté. Elle dévoile qu'une vieille dame l'a convaincue de prêter attention au jeune Horace, sous peine de le voir mourir d'une "maladie" qu'Agnès aurait involontairement provoquée chez lui.

Problématique Comment le comique de ce passage repose-t-il sur une série de quiproquos langagiers qui parfait le portrait d’une Agnès innocente, tout en témoignant de sa progressive conquête de la parole et de la liberté ?

Analyse Linéaire

Mouvement 1 : Le prologue manipulateur de l'entremetteuse (v. 503 à 511)

À travers le récit d'Agnès, Molière dresse indirectement le portrait de la « vieille », incarnant parfaitement le type de l'entremetteuse et de la psychologue avisée. Elle utilise d'abord la flatterie pour amadouer la jeune fille. Elle entame son discours par une bénédiction : « Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir / Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir ». L'utilisation du lexique de la récompense divine et de la beauté (« attraits ») sert de prologue rassurant pour Agnès.

Une fois la confiance établie, l'entremetteuse enchaîne par un reproche pour éveiller la culpabilité d'Agnès. Elle associe la beauté à la volonté divine : « Il ne vous a pas faite une belle personne / Afin de mal user des choses qu’il vous donne ». La structure négative (« Il ne vous a pas ») renforce l'idée qu'Agnès commettrait un péché contre Dieu lui-même si elle refusait d'écouter. L'adverbe « mal » introduit d'emblée un lexique dysphorique (négatif) lié à la mauvaise action.

L'entremetteuse porte l'estocade en lui déclarant qu'elle a causé de la souffrance : « Et vous devez savoir que vous avez blessé / Un cœur qui de s’en plaindre est aujourd’hui forcé ». Les mots « blessé » et « plaindre » relèvent du registre pathétique, propre à déclencher la pitié. Cependant, la vieille utilise ici une synecdoque (« Un cœur » pour désigner Horace) et surtout, une métaphore stéréotypée du lexique galant. Ce langage amoureux est un code social qu'Agnès, tenue dans l'ignorance par Arnolphe, ne peut absolument pas décrypter.

Mouvement 2 : Les quiproquos comiques sur le lexique galant (v. 512 à 536)

Le dialogue rapporté donne lieu à un enchaînement de questions/réponses qui crée un profond comique de mots. Le premier quiproquo repose sur le mot « blessé ». Découvrant qu'elle est "dangereuse", Agnès s'exclame avec une immense candeur : « Moi, j’ai blessé quelqu’un ! fis-je toute étonnée ». Le pronom tonique « Moi » souligne son incrédulité totale.

La vieille capitalise sur cette incompréhension en insistant lourdement : « Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ». Agnès prend alors la blessure amoureuse au sens propre (physique). Cherchant une cause matérielle à cet accident, elle demande très sérieusement : « Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ? ». Cette prise au pied de la lettre de la métaphore galante déclenche l'hilarité du public.

Le deuxième quiproquo porte sur les « yeux ». La vieille personnifie le regard comme une arme : « vos yeux ont fait ce coup fatal », usant d'une dramatisation hyperbolique et tragique. Agnès, toujours au premier degré, panique en croyant être porteuse d'une maladie contagieuse : « mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde ? ».

L'entremetteuse déploie alors tout le lexique de la mort et de l'empoisonnement : « trépas », « venin », « misérable », pour pousser la culpabilisation à son paroxysme, allant jusqu'à annoncer un enterrement imminent : « C’est un homme à porter en terre dans deux jours ». Affolée, Agnès s'enquiert du remède. La vieille oppose alors adroitement la gravité hyperbolique du mal (« ruine ») à l'extrême simplicité de la cure : la « médecine » consiste simplement à accepter de le voir. Manipulée, mais animée par sa bonté de cœur, Agnès consent logiquement à le sauver en l'accueillant.

Mouvement 3 : L'émancipation d'Agnès par la parole (v. 537 à 542)

Dans cette dernière partie, le monologue illustre l'évolution fulgurante de la jeune fille. Agnès conquiert la parole. Le présentatif « Voilà » (« Voilà comme il me vit, et reçut guérison ») met en évidence sa certitude absolue : elle croit dur comme fer au miracle de sa bienveillance. Toujours engluée dans le sens propre du lexique médical, elle est persuadée que le simple fait d'avoir regardé Horace a agi comme une potion curative.

Surtout, Agnès fait preuve d'une assurance inédite en prenant son tuteur à témoin. Elle le place dans une posture où il est obligé d'admettre la logique de la charité chrétienne : « Vous-même, à votre avis, n’ai-je pas eu raison ? ». L'enchaînement de ces questions rhétoriques montre qu'Agnès argumente, défend sa conscience morale, et justifie son devoir d'assistance.

La tirade s'achève sur une chute comique qui relève de la sensiblerie pure. Pour prouver la grandeur de son empathie, elle se justifie ainsi : « Moi qui compatis tant aux gens qu’on fait souffrir / Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ». Ce décalage entre la situation amoureuse (grave aux yeux d'Arnolphe) et l'anecdote ridicule du poulet détend l'atmosphère. Toutefois, ce passage symbolise une vraie victoire : l'amour est le moteur qui permet à Agnès de s'émanciper, d'argumenter face à son geôlier, et d'entamer son chemin inéluctable vers la liberté.

Conclusion & Ouverture

En conclusion, la "scène du ruban" est un chef-d'œuvre de comédie reposant sur de multiples quiproquos langagiers. Molière y réalise un pastiche brillant du discours galant (la blessure d'amour, le venin des yeux, la mort imminente) qui se heurte au premier degré et à l'innocence totale d'Agnès. Cette naïveté désarme Arnolphe et fait rire le public, mais elle permet aussi de souligner la générosité et la bonté de cœur de la jeune fille.

Surtout, cette scène marque un tournant dans la pièce. C'est la première véritable conquête de la parole par Agnès. Face au discours patriarcal écrasant de son tuteur, elle parvient à argumenter et à justifier ses actes avec une logique imparable, prouvant que l'amour est le plus grand des éducateurs.

Ouverture : Ce premier pas vers l'émancipation intellectuelle trouvera son aboutissement éclatant à l'Acte V de la pièce. Agnès finira par conquérir sa liberté totale et s'émanciper définitivement de l'emprise toxique d'Arnolphe en fuyant avec Horace, avant de découvrir ses nobles origines qui rendent leur union légitime, consacrant ainsi le triomphe de la jeunesse et de l'amour naturel sur la tyrannie.






Extrait étudié : Acte II, Scène 5 (v. 503-542)

AGNÈS

Le lendemain, étant sur notre porte,
Une vieille m’aborde, en parlant de la sorte :
« Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir,
Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir !
Il ne vous a pas faite une belle personne,
Afin de mal user des choses qu’il vous donne ;
Et vous devez savoir que vous avez blessé
Un cœur qui de s’en plaindre est aujourd’hui forcé. »

ARNOLPHE, à part.

Ah ! suppôt de Satan ! exécrable damnée !

AGNÈS

« Moi, j’ai blessé quelqu’un ! fis-je toute étonnée.
— Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ;
Et c’est l’homme qu’hier vous vîtes du balcon.
— Hélas ! qui pourrait, dis-je, en avoir été cause ?
Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ?
— Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
Et c’est de leurs regards qu’est venu tout son mal.
— Hé ! mon Dieu ! ma surprise est, fis-je, sans seconde :
Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde ?
— Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas,
Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas.
En un mot, il languit, le pauvre misérable ;
Et s’il faut, poursuivit la vieille charitable,
Que votre cruauté lui refuse un secours,
C’est un homme à porter en terre dans deux jours.
— Mon Dieu ! j’en aurais, dis-je, une douleur bien grande.
Mais pour le secourir qu’est-ce qu’il me demande ?
— Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir
Que le bien de vous voir et vous entretenir :
Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine,
Et du mal qu’ils ont fait être la médecine.
— Hélas ! volontiers, dis-je ; et puisqu’il est ainsi,
Il peut, tant qu’il voudra, me venir voir ici. »

ARNOLPHE, à part.

Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d’âmes,
Puisse l’enfer payer tes charitables trames !

AGNÈS

Voilà comme il me vit, et reçut guérison.
Vous-même, à votre avis, n’ai-je pas eu raison ?
Et pouvais-je, après tout, avoir la conscience
De le laisser mourir faute d’une assistance,
Moi qui compatis tant aux gens qu’on fait souffrir,
Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ?