Arthur Rimbaud • Cahiers de Douai (1870)
Le texte que nous allons étudier aujourd’hui est « Le mal » de Arthur Rimbaud. Il est extrait de son recueil de poème « Cahiers de Douai » paru entre 1888 et 1893. Il appartient, naturellement, au genre littéraire de la poésie. Son auteur, Arthur Rimbaud (aussi appelé « l’homme aux semelles de vent ») est l’un des plus grands poètes du 19e siècle. Il a révolutionné la poésie française à un jeune âge. Rimbaud a vécu une vie tumultueuse, menant une existence nomade et explorant diverses expériences artistiques avant de se retirer de la poésie à l'âge de 20 ans. Son influence durable réside dans sa capacité à transcender les conventions littéraires de son époque. Il s’inscrit dans le mouvement du symbolisme caractérisé par une exploration de l'invisible du monde, et le fait de prévaloir l'idée et la subjectivité. « Le Mal » est un sonnet, il est donc composé de 2 quatrains et 2 tercets en alexandrins. Ce sonnet est l'un des premiers poèmes de Rimbaud, dans lequel il laisse éclater sa révolte adolescente. Témoin de la guerre et de sa violence (la guerre franco-prussienne de 1870), il s'en prend aux puissances supérieures responsables du mal: le Roi et Dieu, deux figures qu'il met en parallèle.
Le poème s'ouvre sur une conjonction de subordination temporelle « Tandis que », répétée en anaphore, qui installe la simultanéité et crée un fort effet d'attente chez le lecteur : que se passe-t-il ailleurs pendant ce temps ? Rimbaud dresse immédiatement un tableau de guerre visuel et sonore (une hypotypose). La mitraille est personnifiée et ses tirs sont métaphorisés par des « crachats rouges », une image prosaïque et méprisante où la couleur rouge devient la métonymie du sang et du feu.
La violence de la scène est renforcée par de nombreuses allitérations en [r] (crachats, rouges, mitraille) qui imitent le roulement brutal des canons, ainsi que des sons sifflants [s] et [f] (v.2). On observe un violent contraste spatial entre l'horreur au sol et la pureté de « l'infini du ciel bleu ». La guerre est décrite comme absurde, tuant aveuglément les soldats qu'ils soient « écarlates ou verts » (indifférence face aux uniformes français ou prussiens).
La mort est massive : on assiste à une effroyable progression vers la déshumanisation. Les « bataillons » deviennent une « masse » puis finissent en un « tas fumant » de chair humaine, broyés par une « folie épouvantable » (registre fantastique et épique). Au centre de ce chaos, le « Roi » (Napoléon III) est mis en évidence à la césure du vers 3. Il est physiquement proche de ses hommes mais émotionnellement distant, puisqu'il les « raille ». Le cynisme du pouvoir politique, qui se moque des victimes, est ici violemment dénoncé.
Le récit de la bataille s'interrompt brutalement. Le tiret au vers 7 marque la prise de parole directe et affective du poète : « - Pauvres morts ! ». L'exclamation et l'adjectif relèvent du registre pathétique, suscitant la compassion du lecteur.
Rimbaud s'adresse ensuite à la Nature sacralisée par une apostrophe lyrique solennelle (« Nature ! ô toi... »). L'énumération au rythme ternaire très harmonieux (« dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie ») contraste totalement avec l'enfer du champ de bataille. La Nature est ici divinisée, presque comme dans une religion païenne.
Une puissante antithèse verbale clôt ce mouvement : Rimbaud oppose le pouvoir destructeur du Roi conjugué au présent (qui « fait [...] un tas fumant ») au pouvoir créateur divin de la Nature, conjugué au passé simple, un temps révolu et mythique (« qui fis ces hommes saintement »). Le pouvoir politique détruit l'œuvre pure de la Nature.
Le premier tercet apporte enfin la proposition principale attendue depuis le début : « Il est un Dieu ». Le présentatif et l'article indéfini « un » rabaissent ce Dieu, le réduisant à un dieu parmi d'autres, bien que la majuscule prouve qu'il s'agit du Dieu de la religion chrétienne.
Le poète établit un parallélisme accusateur : tout comme le Roi « raille », ce Dieu « rit ». Rimbaud dresse alors un tableau extrêmement riche et sensoriel de l'Église avec le champ lexical du luxe : la vue (« nappes damassées »), l'odorat (« encens ») et le goût via la synecdoque des « grands calices d'or ».
Ce faste matériel indécent s'oppose à la misère sanglante de la bataille. Pire encore, au vers 11, la douceur des sonorités nasales [an] et des assonances en [o] (« bercement des hosannah s'endort ») mime l'assoupissement serein de la divinité. Dieu est présenté comme un être repu, égoïste, totalement indifférent et sourd à la souffrance humaine.
L'enjambement abrupt entre les deux tercets (« Et se réveille, quand... ») agit comme une rupture brutale. Ce Dieu lointain ne sort de son sommeil que pour une seule raison temporelle et causale : l'argent.
Rimbaud convoque de nouveau le registre pathétique et tragique en introduisant la figure des mères endeuillées. Elles sont décrites dans des postures de grande fragilité physique et psychologique : le participe passé « ramassées » évoque le recroquevillement, la peur écrasante (« dans l'angoisse »), et le « vieux bonnet noir » traduit à la fois la grande pauvreté et le deuil des fils tombés au combat.
La chute du sonnet est grinçante. Ces femmes ruinées accomplissent le sacrifice ultime : elles lui donnent « un gros sou lié dans leur mouchoir ». L'adjectif « lié » montre la valeur précieuse de cette maigre pièce, précieusement protégée dans un mouchoir (symbole des larmes). Le point d'exclamation final, très expressif, cristallise toute la colère et l'écœurement de l'auteur face à l'immense cupidité de l'Église.
En conclusion, Rimbaud dénonce vigoureusement dans ce sonnet « le mal » absolu incarné par la guerre, dont la folie mécanique détruit inutilement ce que la Nature a saintement créé. Mais son réquisitoire va beaucoup plus loin : il s'insurge violemment contre l'indifférence cynique du Roi et, surtout, contre celle de Dieu.
À travers les tercets, Rimbaud livre une satire féroce et antichrétienne. Il fustige une Église cupide, engourdie dans son luxe, qui ne se réveille que pour soutirer le dernier sou aux mères désespérées. L'auteur adolescent rejette en bloc cette religion, qu'il perçoit uniquement comme un cruel instrument d'exploitation des plus faibles.
Ouverture : Cette critique acerbe de la boucherie militaire et de l'hypocrisie des puissants fait un écho direct au célèbre chapitre 3 de Candide de Voltaire, où le narrateur observait le massacre des armées sur un ton faussement émerveillé et ironique. On peut également relier ce texte de Rimbaud à son poème « L’éclatante victoire de Sarrebrück », issu des mêmes cahiers, où s'exprime la même fougue rebelle contre l'Empereur.