Blaise Cendrars • La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913)
Le texte que nous allons étudier aujourd’hui est l'incipit de « La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », un long poème écrit par Blaise Cendrars et publié en 1913. Cette œuvre monumentale appartient au genre littéraire de la poésie, mais elle s'inscrit pleinement dans le mouvement de la modernité poétique du début du XXe siècle, marqué par la révolution industrielle, la vitesse et l'éclatement des formes traditionnelles.
Blaise Cendrars (de son vrai nom Frédéric Sauser) est un poète et romancier suisse, connu pour être un immense voyageur et un pionnier du vers libre. Dans ce poème, qui prend la forme d'une épopée autobiographique à bord du mythique train Transsibérien, l'auteur entremêle ses souvenirs d'adolescence à Moscou avec le rythme frénétique du voyage ferroviaire.
Le poème s'ouvre sur un indicateur temporel, « En ce temps-là », associé à l'imparfait de narration (« j'étais »). Cela crée d'emblée un écart temporel entre le moment de l'énonciation (le poète adulte qui se souvient) et l'époque lointaine qu'il évoque : son « adolescence ». Au vers 2, il précise avoir « seize ans ». C'est une évocation directe et un hommage à Arthur Rimbaud, qui commença ses fugues et son œuvre poétique au même âge, montrant ainsi la profonde admiration de Cendrars pour son prédécesseur.
La volonté de rupture avec le passé est totale. La conjonction de coordination « et » (v. 2) marque l'opposition entre sa jeunesse actuelle et l'absence délibérée de souvenirs de son enfance. Il appuie cette rupture par une hyperbole vertigineuse : « J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance », montrant son indépendance par un éloignement géographique extrême.
Cendrars nous plonge ensuite dans le décor. Il utilise une périphrase pour désigner Moscou : « la ville des mille et trois clochers et des sept gares ». Cette hyperbole quantitative met en valeur les stéréotypes de la ville. Fait intéressant, aux vers 4 et 5, le poète opère un chiasme (« clochers / gares » puis « gares / tours ») qui illustre son exploration frénétique et totale de l'espace urbain.
L'adolescent est décrit par deux adjectifs, « ardente et si folle », qui désignent sa vie trépidante. Surtout, la thématique du feu apparaît. On la retrouve avec les mots « ardente », « brûlait », « soleil se couche », « Place Rouge ». Ce champ lexical du feu fait directement écho au pseudonyme de l'auteur : Blaise (la braise) Cendrars (les cendres). Enfin, ce premier mouvement se clôt sur une note d'autodépréciation sincère : l'adverbe temporel « déjà » et l'imparfait soulignent qu'il se considérait comme un « si mauvais poète », incapable d'aller « jusqu'au bout ».
Le deuxième mouvement s'ouvre sur une comparaison surprenante et prosaïque : « Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare ». L'adjectif hyperbolique « immense » traduit l'émerveillement de ce jeune homme qui rêve, mais surtout qui a faim. Cendrars crée ici un néologisme (un mot inventé) avec le participe passé « Croustillé » employé comme un adjectif antéposé à « d'or ». Cette association mêle le lexique de la nourriture à une magnifique synesthésie du goût et de la vue.
La lumière inonde le texte. On note une double évocation de la couleur blanche (« amandes » et « blanches »), et des métaphores enchâssées avec « l'or mielleux des cloches ». Il y a ici une contradiction sensorielle fascinante : l'or représente une matière dure, tandis que les cloches sont rendues « mielleuses », coulantes et douces.
Au vers 16, le rythme s'apaise avec la « légende de Novgorod » lue par un moine, figeant le texte dans un instant de transmission du savoir. Mais l'élan de la modernité reprend vite le dessus. Au vers 17, Cendrars utilise un vers extrêmement court de seulement trois syllabes : « J'avais soif ». Cette rupture typographique face aux longs vers précédents est une véritable marque d'émancipation créatrice (le vers libre).
L'adverbe spatio-temporel « Puis » en début de vers 19 vient élargir le point de vue de manière abrupte, passant de l'intérieur de l'Église à l'espace public de la place. Le mouvement des oiseaux (« albatros ») est une référence intertextuelle évidente au célèbre poème de Charles Baudelaire, filant la métaphore du poète en exil. Le pronom démonstratif « Et ceci » (v. 21) vient regrouper et balayer tous ces souvenirs pour marquer une idée de départ définitif.
Le poème se referme sur la répétition de son autodépréciation : « Pourtant, j'étais fort mauvais poète. », le pronom personnel « Je » confirmant cette remise en question. Le texte s'achève sur la fulgurance d'un vers très court : « J'avais faim ». Cette faim clôt le passage sur une ambiguïté fondatrice : s'agit-il d'une faim physique d'adolescent pauvre, ou d'une faim métaphorique, une soif inextinguible d'aventure et de poésie ?
En conclusion, ce premier mouvement de La Prose du Transsibérien dresse le portrait saisissant d'un adolescent en pleine effervescence, comblé par la fugue et brûlant d'indépendance. À travers des images grandioses, des synesthésies audacieuses et l'éclatement du vers classique, Blaise Cendrars transfigure la ville de Moscou. Il ne nous décrit pas le monde tel qu'il est, mais tel qu'il est ressenti par un jeune homme tiraillé entre ses doutes de poète et son insatiable faim de vivre.
Ouverture : Cette esthétique de la modernité, qui mêle le voyage, les grandes capitales du monde et l'affranchissement des règles classiques (le vers libre), n'est pas sans rappeler l'œuvre de Guillaume Apollinaire. On peut notamment faire un parallèle avec son célèbre poème « Zone » (paru la même année, en 1913, dans le recueil Alcools), où le poète déambule dans un Paris moderne, cosmopolite, et livre lui aussi une poésie qui épouse la frénésie du XXe siècle naissant.